Coluche : c’est l’histoire d’un mec (1974)

En 1974, un colosse en salopette, bandeana sur le tête et œil malicieux, monte sur scène et commence raconter « l’histoire d’un mec ». Sauf que ce mec, il ne fait rien. Il reste chez lui. Peut-être même qu’il meurt à la fin d’ennui, probablement. Coluche, lui, s’éclate : pendant plusieurs minutes, il démonte la mécanique du récit, un vrai chat de plombier grimpe sur les mots et dévisse les boulons de la grammaire narrative.

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« C’est l’histoire d’un mec qui rentre chez lui et puis… y’a pas d’histoire. » Voilà le pitch. Et pourtant, le public pli de rire. Comment est-ce possible ? Parce que Coluche ne raconte pas une histoire : il raconte le fait de raconter. Il prend les codes du conteur classique : « il était une fois », les digressions, les fausses pistes et il les retourne comme une crêpe. Chaque phrase s’annonce comme le début d’un roman, chaque phrase retombe comme un soufflé. C’est du stand-up avant l’heure, du théâtre de l’absurde servi avec l’accent de la banlieue, du Ionesco en blouson Camaïeu.

Coluche : c'est l'histoire d'un mec (1974)

Ce sketch, c’est aussi une petite révolution dans l’humour français. En 1974, la scène est dominé par des duos policés et des chansonniers en costume. Coluche, lui, parle comme dans la rue, avec les mots de la rue, de la vraie : « un mec », pas « un monsieur ». Il fait entré l’oralité brute, les ratés, les répétitions, dans un art du spectacle encore très compassé. Le français académique en prend un coup et il ne s’en est jamais complètement remis.

Coluche : c'est l'histoire d'un mec (1974)

On oublie souvent que derrière le comique, il y a un travail d’orfèvre. Les répétitions ne sont pas des flottements : ce sont des ressorts. Le « un mec qui… » devient un refrain, une batterie rythmique, et chaque retour de la formule fait monter la mayonnaise d’un cran. C’est du jazz verbal : un thème, des variations, et un final qui tombe juste à point. Écrire « rien » avec autant de précision, c’est un peu comme peindre une toile blanche parfaitement : y’a que les très grands qui peuvent s’permettre.

Coluche : c'est l'histoire d'un mec (1974)

Ce moment marque aussi le vrai décollage de Coluche. Quelques années plus tard, il sera la coqueluche de la France entière, montera sur les planches de l’Olympia, animera des émissions mythiques, ira même titiller la présidentielle de 1981 juste pour rigoler (et accessoirement faire trembler la classe politique). Tout ce que la France aimera chez lui l’irrévérence, la tendresse cachée sous la gouaille, l’intelligence déguisée en blague de bistrot est déjà là, dans ce « mec » qui n’a pas d’histoire.

Coluche : c'est l'histoire d'un mec (1974)

Alors, oui, vous pourriez vous dire : pourquoi regarder un mec raconter rien pendant de minutes ? Bonne question. La réponse est simple : parce que ce « rien », c’est du grand art. C’est l’histoire d’un sketch qui, lui, a traversé le temps et là, contrairement au héros, y’a vraiment une histoire.

Cliquez sur la vidéo, montez le son, et laissez-vous conter l’histoire d’un mec. Vous ne verrez plus jamais le mot « histoire » du même œil.

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