Parmi les sketchs qui ont marqué l’émission On n’demande qu’à en rire, celui de Jérémy Ferrari intitulé « Mon grand-père était collabo » occupe une place à part. Diffusé en janvier 2011, lors de son 16ème passage dans l’émission de France 2, ce numéro a aussitôt fait parler de lui. Et pour cause : rire de la Collaboration, c’est marcher sur une corde de raide, sans filet, au-dessus d’un précipice de susceptibilités. C’est exactement le terrain de jeu préféré de Jérémy Ferrari.
Un pitch explosif
Le concept tient en une phrase : l’humoriste y « rend hommage » à son grand-père… collabo. À l’heure où les autres candidats de l’émission jouent la sécurité avec des sujets familiaux ou légers, Ferrari choisit l’un des tabous les plus brûlants de l’histoire de France. Le sketch repose sur un décalage permanent : le ton solennel et presque élogieux de l’hommage, appliqué à un pan des plus sombres chapitres de l’Occupation. C’est ce décalage qui fait tout le sel du numéro et tout son inconfort.
Il faut rappeler le contexte : début 2011, la télévision française reste plutôt frileuse sur l’humour historique. On n’demande qu’à en rire, l’émission de Laurent Ruquier, sert pourtant de laboratoire à une génération de jeunes humoristes. Ferrari, fin diseur à l’humour noir et cérébral, s’y fait connaître pour ses sujets acérés : il abordera plus loin la précarité, le Front national ou les dérives sécuritaires, toujours avec ce même goût du verbalisme et de la provocation raisonnée. « Mon grand-père était collabo » résume à lui seul sa méthode : prendre un sujet que tout le monde évite, le retourner comme une crêpe et obliger le public à rire avant de se demander s’il avait le droit.
L’art du second degré
Ce qui frappe dans ce sketch, c’est la maîtrise du second degré. À aucun moment Ferrari ne glorifie quoi que ce soit : au contraire, c’est bien l’absurdité de la Collaboration, sa lâcheté et sa petits-bourgeoisie du quotidien qui sont traînées dans la boue. L’humour noir fonctionne ici comme un outil de lucidité, à la manière d’un Charlie Chaplin faisant danser Le Dictateur. Rire du pire, disait aussi Pierre Desproges, c’est une manière de ne jamais s’y résigner.
La prestation avait d’ailleurs été plutôt bien notée par le jury et le public de l’émission, et le passage reste aujourd’hui l’un des plus partagés de Ferrari sur les réseaux sociaux c’est la preuve que l’humour le plus risqué est souvent celui qui vieillit le mieux, tant il repose sur l’écriture plutôt que sur l’actualité.
Un humoriste à part
Jérémy Ferrari a depuis confirmé cette réputation d’enfant terrible de l’humour français. Ses spectacles, comme Vroum puis Anesthésie, jouent à guichets fermés, et son livre Sans rancune a rencontré un grand succès. Mais ceux qui ont suivi ses débuts se souviennent : c’est sur le plateau d’ONDAR, avec des numéros comme celui-ci, que l’oiseau rare a appris à voler.
Alors oui, « Mon grand-père était collabo » n’est pas un sketch à ressortir en famille le jour de Noël. Mais c’est précisément pour ça qu’on l’aime : parce qu’il prouve que le rire peut aussi être un instrument de mémoire. Et que parfois, c’est en riant qu’on réfléchit le mieux.
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