Avouons-le franchement : le grand patron est devenu le monstre du placard moderne. L’homme (c’est encore souvent un homme) en costume surpaqué qui, dès qu’il apparaît à la télé, déclenche sur les réseaux un torrent d’insultes aussi prévisible que la pluie sur un parapluie percé. Mais d’où vient cette haine ? Est-elle justifiée, ou simplement confortable ?
Le patron, bouc émissaire parfait
La haine a besoin d’un visage. Or le grand patron offre tout ce qu’il faut : il gagne des millions là où vous galdez pour payer le loyer, il « délocalise » pendant que vous cherchez du travail, il parle de « flexibilité » quand vous parlez de précarité. Chaque frustration collective peut se déverser sur lui comme sur un égouttoir géant. C’est thérapeutique, en somme : mieux vaut détester Bernard en costard que son propre destin.

Le problème, c’est que la haine généralisée ne distingue plus rien. Le dirigeant qui licencie en engrangeant des dividendes et l’entrepreneur qui trimballe dix ans de dettes et 3 heures de sommeil par nuit finissent dans le même sac : « les riches ». Un sac bien pratique pour ne rien trier.
Une jalousie qui n’avoue pas son nom
Soyons honnêtes deux minutes : si l’on vous proposait demain le salaire de PDG, vous refuseriez ? Vraiment ? Par principe ? Il y a dans cette haine une part d’indignation morale légitime : les scandales financiers, les parachutes dorés indécents, les entreprises qui record de profits et licenciements dans la même phrase, ça chiffonne. Mais il y a aussi, soyons fous, une petite part d’envie bien humaine. Détester celui qui a réussi, c’est une manière douce de se consoler de ne pas avoir tenté.
Le vrai débat noyé sous l’insulte
Et c’est là que ça coince. Parce qu’il y a de vraies questions à se poser : les écarts de salaire sont-ils moralement tenables ? Le CAC 40 sert-il l’économie réelle ou lui suce-t-il la moelle ? Faut-il taxer les stock-options ? Ce sont des débats politiques sérieux, exigeants, qui demandent des chiffres et des nuances.

Mais la haine, elle, ne nuance rien. Elle remplace l’argument par la catapulte. Résultat : les patrons honnêtes se sentent visés et se braquent, les patrons indélicats passent entre les gouttes en jouant les victimes, et le débat public se résume à un match de grognements. Tout le monde perd, sauf la mauvaise foi qui, elle, fait des affaires en or.
En fin de compte : la haine, oui, mais bien ciblée
Alors, tant de haine contre les grands patrons : légitime réflexe de classe ou paresse intellectuelle ? Un peu des deux, probablement. Haine est peut-être un bien grand mot. Défiance, méfiance, exigence de justice voilà des mots plus utiles.

Détestons plutôt les abus que les personnes, les systèmes que les visages, les injustices que les tailleurs de costume. La haine en large, c’est de la fatigue. La colère en précis, c’est de la politique. À vous de choisir votre camp ou plutôt votre vocabulaire.

Et vous, chers lecteurs délirants : les grands patrons, boucs émissaires ou profiteurs assumés ? Lâchez vos commentaires, la modération est bienveillante… à peu près.