Il y a en France une espèce en voie de raréfaction qu’il faut absolument protéger : le macroniste. Autrefois omniprésent dans les dîners parisiens, les plateaux télé et les couloirs de Bercy, il se fait désormais aussi discret qu’un contribuable au moment de remplir sa déclaration. Alors, mesdames et messieurs, un peu de compassion : faut pas engueuler les macronistes.
D’abord, imaginez leur quotidien. Ils ont cru au « en même temps », ce tour de magie conceptuel où l’on promet tout et son contraire sans jamais se fouler. Moins d’impôts et plus de services publics, la fermeté et la tendresse, Jupiter et le philosophe grec. Le problème du « en même temps », c’est qu’à force de tenir les deux bouts, on finit par lâcher les deux. Et le macroniste, lui, tenait la pancarte.
Ensuite, soyons honnêtes : ce n’est pas facile de défendre une réforme des retraites à 49.3, une dissolution surprise qui transforme une majorité en minority report, et des rapports au monde esquissés en marge des meetings. Le macroniste de cœur a vécu toutes ces aventures comme un supporter qui voit son équipe se reléguer elle-même en deuxième division, tout en répétant que « le projet reste porteur ». Il faut une foi solide. Ou un abonnement à la newsletter d’un think tank, ce qui revient au même.
Et puis, il y a le problème sentimental. Le macroniste ne peut plus draguer. Avant, il lui suffisait de dire « je suis centriste » pour passer pour un homme raisonnable, moderne, en prose comme en politique. Aujourd’hui, quand il l’avoue dans un dîner, un blanc tombe sur le gratin dauphinois. On change de sujet. On parle de la pluie. On demande même pardon au végétarien, qui redevient soudain le convive le moins contesté de la table.
Attention, je ne dis pas qu’il faut les plaindre non plus. Le macroniste a ses talents : il sait expliquer qu’une réforme impopulaire est en réalité « une réforme de justice », qu’un carnaval de tensions sociales est « un moment de vérité démocratique », et que si vous ne comprenez pas, c’est que vous n’avez pas lu le rapport. Le macroniste adore les rapports. Il en a un pour chaque occasion, y compris pour expliquer pourquoi les précédents n’ont pas fonctionné. Et ce rapport-là annonce le suivant, qui sera mis en œuvre après une grande concertation. Le progrès, c’est un escalier de rapports.
Mais alors, que faire de nos macronistes ? Les engueuler, vraiment ? Non. D’abord parce que l’engueulade, c’est exactement ce qu’ils attendent : cela leur permet de se poser en victimes de la « décomposition démocratique » et de la « démagogie ambiancée », deux expressions qu’ils ont inventées entre deux verre de pouilly-fuissé. Ensuite parce qu’ils se punissent déjà eux-mêmes : chaque soir, ils se regardent dans le miroir et se demandent si « le quinquennat de rupture » n’était pas, au fond, juste un quinquennat.
Non, la vraie vengeance, c’est la bonté. Offrez-leur un café, souriez-leur, dites-leur doucement : « Ça va passer, tu verras. » Rien ne fait plus mal qu’un peu de tendresse quand on a passé dix ans à expliquer que les autres étaient des sentimentaux.
Faut pas engueuler les macronistes. La nature a horreur du vide, la politique aussi : ils reviendront. Simplement, ils s’appelleront autrement. Peut-être « les réalistes ». Peut-être « les responsables ». Le « en même temps », lui, ne disparaît jamais. Il se contente de changer de famille.