Il y a des sketchs qui font rire, et d’autres qui font grincer des dents. « Terrorisme d’État », interprété par Coluche en 1983, appartient à la deuxième catégorie et c’est précisément pour cela qu’on ne l’oublie pas. Diffusé une seule fois à la télévision avant d’être retiré des antennes, ce texte reste une pierre angulaire de l’histoire de l’humour engagé français.
À première vue, le procédé est simple : Coluche endosse le costume d’un porte-parole gouvernemental aux allures bonachonnes, qui présente avec un sourire benoît les méthodes les plus brutales de répression. Un charisme de clip de service public, un ton rassurant de brochure administrative et sous ce vernis, la description glaçante d’une violence d’État banalisée, administrée, justifiée. C’est tout le génie de Coluche : il ne hurle pas, il sourit. Et ce sourire fait plus mal qu’un pamphlet.
Car en 1983, le contexte est tendu. Attentats, débats sur la sécurité, extension des pouvoirs policiers : la France découvre les ambiguïtés de la lutte antiterroriste, quelques années avant les lois de 1986 qui marqueront un tournant juridique. En plaçant le mot « terrorisme » dans la bouche de l’État lui-même, Coluche renverse le miroir : et si la violence institutionnelle, elle aussi, méritait d’être nommée ? La censure rapide qui frappe le sketch répond à sa place. On juge le texte « subversif », on le fait disparaître des écrans et offrant paradoxalement à Coluche une victoire posthume : on ne censur pas ce qui ne dérange pas.
Ce qui frappe aujourd’hui, c’est l’actualité troublante du propos. Surveillance de masse, débats sur les lois sécuritaires, contrôles au faciès, usage contesté de la force lors de manifestations : les questions soulevées par Coluche n’ont pas pris une ride. Son sketch fonctionne comme une machine à remonter le temps qui, quarante ans plus tard, semble finalement ne jamais avoir quitté le présent. Chaque génération y retrouve ses propres tensions, ses propres débats sur le bon dosage entre sécurité et libertés.
Mais au-delà du contenu, c’est la forme qui enseigne. Coluche prouve que l’humour n’est pas un divertissement, c’est un angle d’attaque. Le rire détourne la vigilance, fait accepter l’inacceptable le temps d’une punchline, puis laisse l’auditoire face à ses propres rires : pourquoi ai-je ri de ça ? C’est cette autocritique involontaire qui rend la satire politiquement dangereuse et indispensable. Tous les régimes autoritaires de l’histoire l’ont compris à leur manière : les dictateurs détestent les bouffons.
La censure du sketch soulève enfin une question inconfortable : que signifie exactement « censure » dans une démocratie ? Pas d’interdiction officielle, pas de ministry de la Propagande et simplement un texte qui ne repasse plus, des programmateurs prudents, des appels téléphoniques discrets. Une censure douce, presque poli, à la française. Peut-être la plus efficace, car elle laisse croire que rien ne s’est passé.
Coluche est mort en 1987, sur sa moto, trois ans après ce sketch. Il n’a jamais vu internet ressusciter ses textes censurés, les faire circuler de lien en lien, les arracher définitivement à l’oubli. Mais son pari est gagné : celui qui fait rire les puissants en les montrant sous leur vrai jour finit toujours par avoir le dernier mot. La liberté d’expression n’est jamais acquise et elle se rejoue à chaque sketch, chaque chanson, chaque caricature. Merci, Coluche, de nous le rappeler avec autant d’audace et de brio.
« En 2026, alors que les débats sur la liberté d’expression et la surveillance de l’État sont toujours aussi vifs, ce sketch résonne étrangement. Coluche aurait sans doute beaucoup à dire sur les lois actuelles… Un classique qui ne prend pas une ride, et qui rappelle que la vigilance citoyenne est plus que jamais nécessaire. »
« Très intéressant de redécouvrir ce sketch dans son contexte. La censure de l’époque était-elle vraiment justifiée, ou simplement une réaction de peur face à un humour trop percutant ? Cela montre aussi comment l’art peut devenir un miroir des tensions politiques. Avez-vous des archives sur les réactions de l’époque face à cette censure ? »
« Coluche avait ce génie de dire tout haut ce que beaucoup pensaient tout bas. Ce sketch, même des décennies plus tard, reste d’une actualité frappante. Dommage que la censure ait tenté d’étouffer sa voix… Heureusement, internet permet de redécouvrir ces pépites et de mesurer à quel point son humour était en avance sur son temps. Un grand merci pour ce travail de mémoire ! »
« Ce sketch de Coluche est un rappel puissant de la force de l’humour comme outil de critique sociale. Le fait qu’il ait été censuré à l’époque montre à quel point certaines vérités dérangent. Aujourd’hui encore, la question de la liberté d’expression reste d’actualité : jusqu’où peut-on rire des institutions sans risquer d’être réduit au silence ? Merci pour ce partage qui fait réfléchir ! »