Il y a des histoires d’amour qui commencent au bord d’un précipice. Celle-ci commence en juillet 1936, au pied de l’Eiger, cette montagne suisse dont la face Nord 2000 mètres de roche et de glace à l’ombre presque permanente est surnommée « la Muraille de la Mort ». Deux jeunes alpinistes bavarois, Toni Kurz et Andreas Hinterstoisser, décident de tenter ce que personne n’a jamais réussi : la première ascension de la Nordwand. Face à eux, une équipe autrichienne, Willy Angerer et Edi Rainer, lancée dans le même défi. Deux camps, un seul sommet, et un regard qui traverse tout : celui de Luise, journaliste berlinoise, ex-amour de Toni, envoyée sur place pour couvrir l’exploit.
Car c’est bien là le cœur du film : un amour qu’on croit perdu, qu’on n’ose plus avouer, et qui pourtant ne lâche pas. Luise a quitté Toni parce qu’elle refuse d’attendre un homme que la montagne risque de lui prendre à chaque départ. Et pourtant la voilà, microphone en main, dans la vallée de Grindelwald, le cœur suspendu à chaque geste de celui qu’elle aime toujours. L’amour défendu, ici, n’est pas seulement celui que la pudeur interdit d’avouer : c’est celui que l’époque elle-même rend impossible. Nous sommes en 1936, en Allemagne nazie, et les brassards à croix gammée fleurissent jusque dans la vallée. Pour le régime, l’ascension de l’Eiger est une affaire de propagande : des « héros aryens » offerts en spectacle aux caméras du monde entier. Les alpinistes, eux, ne veulent que grimper — mais la grande Histoire s’est déjà emparée de leur petite histoire, et elle ne leur laissera rien.
Ce qui frappe d’abord, c’est la puissance visuelle du film : la Nordwand filmée comme une bête vivante, le vent qui hurle, la pierre gelée, la tempête qui tombe sans prévenir. Puis, la justesse des personnages. Toni Kurz, taciturne et lumineux, incarne la pureté de l’alpinisme d’avant-guerre, quand on partait avec de la corde de chanvre et des broches rudimentaires. Hinterstoisser, son ami inséparable, invente en pleine paroi la traversée qui portera son nom le « slab Hinterstoisser » —, exploit technique entré pour toujours dans la légende de la montagne. Et Luise, tiraillée entre son devoir de journaliste et son devoir de cœur, donne au récit sa respiration humaine : à ses côtés, son chef de rubrique Arau, cynique et ambitieux, rappelle que le tragique peut aussi naître des calculs des hommes.
Car l’issue, elle, appartient à l’Histoire vraie : c’est l’une des tragédies les plus célèbres de l’alpinisme. Les deux cordées se retrouvent bloquées ; Angerer est blessé par une chute de pierres ; la tempête se lève. Le film s’attarde, sans voyeurisme mais sans détour, sur ce que le récit véritable a consigné : l’agonie des quatre hommes, et la mort de Toni Kurz, suspendu à son corde pendant des heures, à quelques mètres du salut, les doigts gelés, devant Luise et les secouristes impuissants. Joe Simpson, alpiniste et auteur britannique, a raconté combien cette histoire l’a hanté toute sa vie : elle dit à la fois la grandeur et l’absolue vulnérabilité de l’être humain face à la montagne.
« Amour défendu » est donc bien plus qu’un film d’aventure : c’est un drame romantique niché dans un drame historique, une déclaration d’amour murmurée dans le vent d’altitude, un réquisitoire discret contre le spectacle de la mort. On en ressort écrasé, certes, mais habité parce que les plus belles histoires d’amour sont parfois celles qui n’ont jamais pu se dire, et que la montagne, elle, n’oublie jamais ceux qui l’ont touchée.
À (re)voir d’urgence : le film complet en français est disponible sur la page ci-dessus. Préparez les mouchoirs, s’il vous plaît et un plaid : il fait froid là-haut.