L’extrême droite a donné la direction et tout le monde s’est mis en ordre de marche

Il y a quelque chose de vertigineux dans le paysage politique français actuel : ce n’est plus seulement l’extrême droite qui progresse, c’est tout le monde qui marche derrière elle. Le RN n’a pas besoin de gouverner pour diriger. Il a déjà obtenu bien plus : le monopole de l’ordre du jour. L’immigration, l’insécurité, l’identité, la « priorité nationale » à peine reformulée : chaque thème, chaque mot, chaque panique part de chez elle et revient chez elle.

le petit pêcheur chanté par Manon Lisa

Regardez le mécanisme, c’est une mécanique bien huilée. Un porte-parole du RN lance un sujet sur un plateau télévisé. Le lendemain, les chaînes d’info en boucle en font leur titre. Les gouvernants, eux, ne contestent plus : ils « répondent ». Une loi sur l’immigration plus dure que la précédente, une loi sur l’immigration plus dure encore. À chaque fois, le même réflexe : « couper l’herbe sous le pied du RN ». Mais on ne coupe pas l’herbe sous le pied de quelqu’un en cultivant son jardin. On la fertilise.

Le résultat est là, mesurable. Des ministres reprennent des formulations hier taboues. Des responsables de droite, et parfois au-delà, rivalisent de fermeté sur des mots que Marine Le Pen a mis des décennies à banaliser. L’extrême droite n’a même plus besoin de détailler son programme : les autres le rédigent pour elle. Et surtout, ils légitiment son cadre mental en l’adoptant. Car reprendre le vocabulaire de l’adversaire, c’est admettre que c’est lui qui nomme le réel.

Pendant ce temps, le spectacle continue. Le RN monte sur son piédestal de parti « seul opposé réel », déroule sa rhétorique de victime persécutée par « le système » pendant que le système, précisément, lui emboîte le pas. C’est la quadrature du cercle perfectif : plus on lui cède, plus il dénonce, plus il progresse, plus on lui cède. L’ordre de marche est formé, et devinez qui marche en tête.

La responsabilité n’est pas seulement celle des électeurs qu’on dit « protestataires ». Elle est d’abord celle de celles et ceux qui ont fait du RN un parti « comme les autres », en adoptant ses obsessions, en normalisant ses outrances, en avalisant l’idée que ses colères seraient des évidences. On ne combat pas une idéologie en lui empruntant sa grammaire. On la combat en changeant de récit : parler du pouvoir d’achat, de l’hôpital, de l’école, du logement et les vraies urgences que la finance et la casse sociale fabriquent chaque jour, et que l’extrême droite soigneusement ne mentionne jamais.

Parce que, au fond, l’extrême droite n’a aucune solution à offrir aux souffrances réelles : elle n’a que des coupables à désigner. Et tant que le débat public se contentera de désigner des coupables, le véritable responsable : celui qui brise les services publics, creuse les inégalités et nourrit la peur qui rigole tranquillement dans son coin.

L’ordre de marche, donc. Mais un ordre de marche, ça se refuse. Il suffit, pour cela, d’un Parti ou simplement d’un parti qui ose tourner la tête dans une autre direction. Les autres suivront, c’est bien le problème : il faut juste décider qui donne la direction.

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