Carlos aime la mère de Jérémy

Il faut qu’on parle de Carlos. Oui, Carlos, ce brave garçon qui traverse la vie comme un souffle doux sur un rideau de douche. Carlos, c’est le genre de type à dire bonjour à un pigeonnier entier et à tendre la main aux inconnus dans le métro, juste au cas où. Bref, un homme ordinaire. Sauf sur un point : Carlos aime la mère de Jérémy. Et pas un petit peu. Un amour de ceux qu’on nourrit au plat de lasagnes et aux regards appuyés par-dessus les haies.

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Tout a commencé un mardi. Les mardis sont toujours à l’origine des grandes histoires, c’est scientifiquement invérifiable mais émotionnellement certain. Carlos répare la gouttière et c’est son métier, il est plombier, et il le dit toujours avec une pointe de fierté : « Moi, je travaille à flux tendu. » La mère de Jérémy lui apporte un café. Pas n’importe quel café : un café avec une mousse en forme de cœur, ratée, qui ressemble plutôt à un haricot, mais c’est l’intention qui compte. Carlos boit le haricot, et son cœur décroche comme un bouchon de champagne le jour de l’an.

Le problème, parce qu’il y en a forcément un, sinon pas d’histoire et c’est Jérémy. Douze ans, douze ans et demi bientôt, et une irritation précoce d’adolescent qui a lu deux pages de philosophie. Jérémy observe. Jérémy note. Jérémy a installé un système de détection des camions de plombier : quand la camionnette blanche se gare devant chez eux, il monte le son de sa console et prononce, avec la gravité d’un général en retraite : « Encore lui. »

Mais Carlos est patient. Carlos a une technique : le charme discret de la banalité. Il change une ampoule. Il débouche un lavabo. Il complimente le grille-pain. Et chaque dimanche, la mère de Jérémy attend son passage avec un gâteau en trop, « oh mais c’était pour rien, j’en avais fait trop » et le mensonge le plus tendre du monde, celui qui nourrit les romans et les tablées.

Un soir pourtant, le destin s’en mêle. Jérémy casse le robinet de la cuisine en tentant de l’ouvrir « avec la force mentale ». L’eau gicle, la panique s’installe, la mère de Jérémy brandit une casserole comme un bouclier. Et qui sonne à la porte, torche au poing comme un héros de romanesque moderne ? Carlos. Il répare, il essuie, il sourit. Et là, devant le robinet ressuscité, la mère de Jérémy prononce les mots fatidiques : « Restez dîner. »

Le dîner fut un sommet diplomatique. Jérémy, muet comme une carpe assortie, pousse les petits pois un à un dans son assiette. Carlos raconte des blagues de plombier qui ne font rire que lui, et c’est précisément ça qui fait rire la mère de Jérémy. Le rire, cette chose que Jérémy déclare « suspect ».

Depuis, rien n’est officiel. On n’écrit rien sur le frigidaire. Mais le café-haricot revient tous les mardis, la camionnette blanche a droit à sa place réservée dans la rue, et Jérémy, l’air boudeur, a laissé une clé de rechange « pour les urgences de plomberie ».

Carlos aime la mère de Jérémy. La mère de Jérémy aime bien Carlos. Et Jérémy ? Jérémy ne l’avouera jamais, mais il a déjà demandé à sa mère si Carlos pourrait « vérifier la chauffe-eau, tant qu’il est là ». Chez les douze ans et demi, c’est ça, une déclaration d’amour.

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