Il y a des histoires qu’on aimerait refermer comme un livre trop lourd. Celle-ci se referme, mais elle ne s’oublie pas. Quatre fillettes assassinées. Et le monstre, il n’était pas caché au fond des bois, il n’était pas une silhouette encapuchonnée dans une ruelle perdue. Il était à côté. Derrière une haie, derrière un sourire, derrière une porte qu’on saluait poliment le dimanche matin.
C’est là toute l’horreur du film : elle ne vient pas de l’ailleurs, elle vient du jardin voisin. Le réalisateur ne nous offre aucun répit de cartoon, aucun croque-mitaine à griffes et à crocs. Non, il installe sa caméra dans la banlieue paisible, entre les barbecues et les tondeuses, et il attend. Le spectateur, lui, attend aussi. Il attend le moment où l’insupportable va jaillir de ce décor trop propre, comme une tache qui s’étale sur une nappe blanche.
Quatre petites vies. Quatre rires qui ne remonteront plus le trottoir à la sortie de l’école. Le film ne s’acharne pas sur le sang ; il s’acharne sur le silence d’avant, sur le temps béni où personne ne savait encore. Et c’est précisément ce savoir que le spectateur porte en lui, comme une pierre chaude dans la poche, qui rend chaque plan insupportable : on regarde les enfants jouer, et on sait.
La force du récit, c’est de faire du voisin quelqu’un de presque sympathique. Il tond sa pelouse, il rend service, il a ce rire un peu timide qui inspire confiance. Le monstre ordinaire, justement, n’a pas de laideur qui l’annonce. Il a la même veste que tout le monde. Il est ce que Hannah Arendt appelait la banalité du mal, transposée au genre de l’horreur : pas un ogre, une fonctionnaire du cauchemar, un homme « normal » qui a désappris que l’autre existe.
Et c’est là que le film nous met en cause, nous. Parce que la terreur de l’étranger, on la connaît par cœur : le clochard qui gesticule, le type louche du métro, on les évite avec un instinct bien huilé. Mais le voisin ? Le monstre à côté profite exactement de cet angle mort de notre vigilance. On surveille les portes lointaines, jamais celles qu’on a l’habitude de voir s’ouvrir. La confiance, ce lubrifiant social, devient l’arme du crime.
On ressort de là avec un sentiment double, un peu nauséeux. Envie de vérifier la haie. Envie, surtout, de ne pas sombrer dans la paranoïa qui punirait tous les voisins pour un seul monstre. Le film ne répond pas à cette question ; il la dépose en nous comme on dépose une lettre explosive.
Alors oui, c’est un film d’horreur, mais l’épouvante n’est pas là où on la cherche. Elle glisse hors de l’écran, elle s’assied dans notre salon, et elle murmure une chose désagréable : si ça devait arriver près de chez vous, le monstre aussi, il serait à côté. Et vous lui auriez peut-être déjà serré la main.