6 décembre 1989, Montréal. Il est environ 16 h 45. À l’École polytechnique, la grande école d’ingénieurs affiliée à l’Université de Montréal, les étudiants révisent en cette fin de trimestre. Personne ne prête attention au jeune homme de 25 ans qui franchit les portes du bâtiment avec un sac de sport. Dedans : un fusil semi-automatique Ruger Mini-14 et des chargeurs pleins. Dans vingt minutes, le Canada ne sera plus jamais le même.
L’homme s’appelle Marc Lépine. Derrière ce nom d’emprunt il est né Gamil Gharbi, d’un père algérien violent qu’il a fini par renier se cache un parcours de solitude et d’échecs : refusé par les Forces armées, incapable de terminer ses études, recalé à deux reprises à la Polytechnique, faute de deux cours obligatoires. Et une haine qui grandit en silence, nourrie du ressentiment contre les femmes qui osent « prendre la place des hommes » dans les filières d’ingénierie. Sa cible, il l’a consignée noir sur blanc dans la lettre retrouvée sur son corps : les féministes.

Il entre dans la salle C-2304, un cours de génie mécanique. « Je cherche des féministes. Les hommes, sortez. » Pris de court, les étudiants obéissent beaucoup croient à une mauvaise blague. Face aux neuf femmes restées assises, il lance : « Vous êtes des femmes qui allez devenir des ingénieures. Je vous déteste. » Puis il ouvre le feu. Six étudiantes tombent, trois autres sont grièvement blessées.
C’est le début d’une chasse de près de vingt minutes à travers les couloirs de l’école. Lépine erre d’étage en étage, de la cafétéria aux laboratoires, choisissant systématiquement ses victimes et blessant au passage des hommes qui tentent de l’arrêter. À une survivante, Nathalie Provost, qui lui crie qu’elles ne sont pas des féministes, il répond : « Vous êtes des femmes, regardez ce que vous faites » et il tire.

Bilan de la tuerie : quatorze femmes assassinées, treize étudiantes et une employée, âgées de 21 à 31 ans. Quatorze personnes blessées. Puis Lépine retourne l’arme contre lui.
Le Canada découvre avec stupeur la lettre de suicide : trois pages de haine, où l’auteur explique son geste et dresse la liste de femmes qu’il voulait voir mourir des féministes qui avaient réussi là où lui avait échoué.

Ce massacre, l’un des plus meurtriers de l’histoire du pays, a durablement traumatisé le Québec et tout le Canada. Le 6 décembre est devenu la Journée nationale de commémoration et d’action contre la violence faite aux femmes. Les débats qui ont suivi ont mené à un durcissement de la législation sur les armes à feu, et une génération entière d’ingénieures porte depuis le souvenir des « quatorze de Polytechnique ». En 2009, Denis Villeneuve leur a consacré un film sobre et poignant, Polytechnique. Et sur le flanc du mont Royal, une œuvre intitulée « Nef pour quatorze reines » veille sur leurs noms.
La vidéo ci-dessus revient en détail sur ce soir-là : les témoignages, les couloirs, les destins brisés. Éteignez la lumière, montez le son et dites leurs noms.