Depuis quelques années, une question refait surface dans les couloirs des lycées et sur les réseaux sociaux : les programmes scolaires français sont-ils racistes ? Pour y répondre, nous avons confronté les points de vue de deux enseignants aux parcours et aux convictions opposés. L’un y voit un système hérité d’un colonialisme non assumé, l’autre défend une neutralité pédagogique indispensable.
« Oui, ils reproduisent des biais systémiques » – Marie D., professeure d’histoire-géographie
Pour Marie, 38 ans, enseignante en Seine-Saint-Denis, le problème est structurel. « Quand on étudie l’histoire de France, on passe 80 % du temps sur les rois, les guerres et les « grands hommes » blancs. Les contributions des colonies, des femmes ou des minorités sont reléguées à des chapitres optionnels. » Elle cite l’exemple de la traite négrière, abordée en 4e… en une seule séance. « Comment expliquer que l’esclavage, qui a duré plus de trois siècles, tienne en moins de temps qu’une leçon sur Louis XIV ? »
Marie souligne aussi l’absence de diversité dans les manuels : « Les illustrations représentent rarement des personnes racisées, sauf pour parler de l’esclavage ou de l’immigration. Comme si leur place dans l’Histoire se limitait à ces sujets. » Pour elle, cette invisibilisation participe à une normalisation de la domination blanche, qui influence l’estime de soi des élèves issus de l’immigration.
Son solution ? « Réécrire les programmes avec des historiens spécialistes des questions postcoloniales, et former les enseignants à déconstruire leurs propres biais. »
« Non, l’école est un lieu de savoir, pas de militantisme » – Thomas L., professeur de lettres classiques
Thomas, 52 ans, enseignant dans un lycée parisien, balaye ces critiques d’un revers de main. « Accuser les programmes de racisme, c’est confondre neutralité et complaisance. L’école a pour mission de transmettre des connaissances, pas de faire de la repentance. »
Pour lui, la sélection des auteurs et des thèmes répond à des critères pédagogiques et chronologiques, pas ethniques. « On étudie Victor Hugo avant Léopold Sédar Senghor parce que le romantisme précède la négritude. Ce n’est pas un choix politique, mais une question de cohérence historique. » Il admet cependant que « la diversité pourrait être mieux représentée », mais refuse l’idée d’une réforme guidée par des « quotas ethniques ».
« Si on commence à censurer Homère parce qu’il était grec, ou Molière parce qu’il était blanc, où s’arrête-t-on ? », lance-t-il, avant d’ajouter : « Le vrai racisme, ce serait de réduire un élève à sa couleur de peau en lui disant : « Toi, tu ne peux pas aimer Racine. » »
Et les élèves dans tout ça ?
Entre ces deux positions, les principaux concernés – les élèves – semblent partagés. Certains, comme Aïcha, 17 ans, se sentent « invisibles » dans les cours de français. « On étudie toujours les mêmes auteurs. J’aimerais qu’on parle aussi d’Aimé Césaire ou de Toni Morrison. » D’autres, comme Lucas, 16 ans, craignent « qu’on réécrive l’Histoire pour plaire à tout le monde ».
Que retenir de ce débat ?
Ce clash entre Marie et Thomas révèle une tension plus large : faut-il adapter l’école à la société… ou la société à l’école ? Les programmes scolaires ne sont pas neutres – ils sont le reflet des rapports de force d’une époque. Mais leur réforme soulève une question vertigineuse : peut-on enseigner l’Histoire sans prendre parti ?
Et vous, chers lecteurs, quel est votre avis ? Les manuels scolaires devraient-ils intégrer davantage de diversité, au risque de sacrifier la rigueur historique ? Ou bien l’école doit-elle rester un sanctuaire intouchable, préservé des débats sociétaux ?
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