En octobre 2006, la France découvre avec effroi une histoire d’un autre genre. À Séoul, en Corée du Sud, Jean-Louis Courjault, ingénieur français expatrié, ouvre le congélateur familial et y trouve deux nouveau-nés, emballés dans des sacs plastiques. Deux bébés morts, conservés dans le froid d’un appareil domestique, au cœur d’un foyer en apparence ordinaire. Le pays entier en frissonne : comment une mère de famille, Véronique Courjault, a-t-elle pu dissimuler deux grossesses, accoucher seule en secret, et cacher les corps pendant des années, sans que son mari ne remarque quoi que ce soit ?
L’enquête prend vite une tournure encore plus troublante. Les experts relèvent que Véronique Courjault a accouché une troisième fois dans les années 1990, en Touraine. Un troisième corps est retrouvé, brûlé, sur la propriété familiale de Reignac-sur-Indre, en Indre-et-Loire. Trois grossesses niées, trois naissances cachées, trois enfants qui n’auront jamais eu de berceau. L’instruction met au jour le mécanisme du « déni de grossesse », alors largement méconnu du grand public : cette femme, mère par ailleurs de deux garçons, affirme n’avoir eu aucune conscience d’être enceinte, ni même de mettre au monde ces enfants.

Le procès s’ouvre en juin 2008 devant la cour d’assises d’Indre-et-Loire, à Tours. Pendant deux semaines, la France entière est scotchée à ses écrans de télévision et à ses unes de presse. Le parquet parle d’infanticides prémédités, commis dans le secret d’une double vie intérieure. La défense, elle, brosse le portrait d’une femme perdue, victime d’un déni de grossesse pathologique, une mère ordinaire happée par un mécanisme psychique qui la dépasse. Les experts psychiatriques se déchirent : maladie ou mensonge ? Le mari, Jean-Louis, crédité d’une confiance aveugle, soutient son épouse avec une fidélité qui interroge autant qu’elle émeut.
Le 18 juin 2008, le verdict tombe : Véronique Courjault est condamnée à huit ans de réclusion criminelle pour meurtres sur mineurs de moins de 15 ans, une peine clémente au regard des réquisitions, qui reflète les circonstances attéignantes reconnues. Elle est libérée conditionnellement en 2010, après quatre années de détention, et se retire de la vie publique avec sa famille.

Au-delà du fait divers glaçant, cette affaire a marqué la société française à la trace. Elle a propulsé le déni de grossesse sur le devant de la scène médicale et médiatique, incitant les professionnels de santé à mieux dépister ce trouble toucherait une grossesse sur 400 à 500. Elle a aussi nourri le débat sur l’accompagnement des femmes en détresse périnatale, la prévention des infanticides néonatals et la question de la responsabilité pénale face à des troubles psychiques aussi sournois.

Encore aujourd’hui, l’affaire des bébés congelés hante les mémoires. Documentaires, livres et émissions criminelles y reviennent régulièrement, fascinés par ce vertige : celui d’un congélateur ordinaire, dans une cuisine ordinaire, où s’est jouée la tragédie silencieuse d’une famille apparemment comme les autres. Une histoire qui rappelle que derrière les façades les plus banales peuvent se cacher les abysses les plus obscures et que la justice, parfois, sait aussi tendre la main à la souffrance psychique.