Il y a des salons de coiffure où l’on entre coiffé d’un simple chignon négligé et d’où l’on ressort transformé, astronaute, licorne ou présidentielle candidate. Bienvenue chez les décoiffeuses, l’endroit où le brushing n’a jamais eu aussi peu de scrupules : et où le mot « délicat » a été radié du dictionnaire à coups de bigoudis.
Ici, pas de « Vous désirez, madame ? ». Ici, on vous attrape par les cheveux (littéralement), on vous plaque dans le fauteuil et on vous annonce la couleur : « Aujourd’hui, on vous fait une coupe qui fait peur aux pigeons. Vous allez adorer. » Et le pire, c’est qu’on adore. C’est bien ça, le drame.

Le salon tient son nom d’un accident historique : sa fondatrice, Gisèle, avait un jour confondu le spray fixant avec la laque anti-punaises de sa grand-mère. Le client de l’époque, couvert d’une carapace brillante digne d’un scarabée sacré, était parti en clamant : « On m’a décoiffé de mon vivant ! » La légende était née. La clientèle aussi, étonnamment fidèle, à condition de ne jamais relâcher la mèche.

Parlons du personnel, parce qu’il le mérite. Il y a Joselyne, la gérante, qui a les ciseaux dans la poche et l’humour dans le canon. Il y a Macha, l’apprentie, qui coupe droit dans le… euh, dans le sujet. Et il y a le shampooineur stagiaire, Kevin, dont le massage crânien a déjà fait s’évanouir trois clientes : on ne sait toujours pas si c’était le bonheur ou les odeurs d’eau de Javel mélangée au patchouli.

La carte des prestations mérite un détour : « L’épouse effarouchée », « La belle-mère redoutée », « Le licoulibac party » (l’effet disco garanti jusqu’à trois semaines), et le fameux « Retour de vacances » : coupe qui donne exactement l’impression que vous n’êtes jamais parti bosser.

Attention, on ne plaisante pas avec le rituel du salon : d’abord, le café tiède servi dans une tasse où figure encore le rouge à lèvres de la cliente précédente. Ensuite, le récit intégral de la dispute entre Joselyne et sa voisine au sujet de la haie mitoyenne : moment poignant, souvent applaudis par la salle d’attente. Enfin, la grande question philosophique, posée avec gravité : « On vous fait une raie sur le côté ou on vous laisse comme une douche finlandaise ? »

Et puis il y a les confidences. Car un salon de coiffure, mesdames et messieurs, c’est la confiance des uns et la science des autres. Tout y passe : la voisine qui a repeint sa clôture sans autorisation, le boulanger qui a encore augmenté le prix de la baguette, et le secret de la coupe de Michèle, qu’on devine être un wig, mais qu’on n’ose avouer à voix haute.

Cela dit, chez les décoiffeuses, une chose est sûre : on n’y entre pas par hasard, on n’y sort jamais indemne : et on y revient toujours, comme un chat revenant sur les lieux du crime, avec le sourire aux lèvres et les cheveux au vent.

Alors oui, bienvenue chez les décoiffeuses. Préparez votre crâne, votre sens de l’humour et éventuellement un casque. Le reste, on s’en occupe : et on vous décoiffe, s’il vous plaît, avec le plus grand sérieux.