Samedi 24 octobre, la France ne descend pas dans la rue : elle y est conviée par la colère. Après une semaine de feu et de pillages, après le chaos du 17 octobre qui a laissé des vitrines en miettes et des cœurs en berne, le pays prépare son « Acte II ». Gilets jaunes, syndicats, lycéens, étudiants, infirmières : tout le monde a rendez-vous. Environ 340 actions sont recensées sur le territoire. La Bastille doit erupter, et pas seulement de joie.
Mais le pouvoir a changé de camp. Au lieu d’écouter, il choisit d’interdire. À Marseille, à Lyon, à Rouen, à Toulon, les préfets sortent leurs arrêtés comme on sort les fusils : on ne manifeste pas, on ne circule pas, on ne s’assemble pas. À Paris même, le cortège des gilets jaunes est interdit de parcours, pendant qu’un défilé « chapeauté » par les syndicats est toléré comme une manif de maison de retraite : encadré, surveillé, tenu en laisse.

Emmanuel Macron a jeté de l’huile sur le brasier avec une déclaration qui fera date : « il ne doit pas y avoir de manifestations dans les jours à venir ». Le président de la République, celui qui jadis prétendait « faire avec » le peuple, demande désormais qu’on ne lui demande plus rien. La Ligue des droits de l’homme parle de libertés publiques « en danger ». Amnesty International dénonce une « inversion des principes du droit » : manifester serait l’exception, l’interdiction la règle. On croyait vivre dans une démocratie ; nous vivons désormais une mise au pas à visage découvert.

Le ministre de l’Intérieur, Sébastien Lecornu, promet pour samedi un dispositif policier « massif ». Des mots qui glacent. Massif contre qui ? Contre les mères qui ne peuvent plus remplir le caddie, contre les étudiants fauchés, contre les infirmières épuisées qu’on applaudit hier et qu’on matraque demain ? La « vie chère » n’est pas une opinion, c’est un diagnostic. Et la réponse de l’État est un traitement policier pour un mal économique.

Les organisateurs, eux, jouent cartes sur table : déclarations déposées en préfecture, parcours déclarés de la Bastille à l’Opéra, appel aux États généraux pour être reçus à l’Élysée et poser noir sur blanc leurs revendications. Difficile de faire plus démocratique. On répond par des rideaux de gendarmes. Les commerçants pillés sont sommés de « baisser les rideaux » ; la République, elle, devrait baisser les armes.

Voilà le pacte brisé. Quand la sécurité sert d’alibi pour effacer la contestation, quand le juge administratif doit retoquer des préfets zélés pour rappeler que la liberté de manifester reste une liberté fondamentale, le mot « guerre » n’est plus une image. C’est une politique. Une politique du tout-répressif, du tous suspects, du chacun chez soi.

Le peuple, lui, n’a pas d’avions de chasse ni de chars. Il a des mains, des voix, des carnets de chèques vides et une mémoire longue. Samedi 24 octobre, il dira simplement qu’il existe. Et nul arrêté préfectoral n’a jamais empêché un peuple de se compter.

La guerre déclarée au peuple a un défaut rédhibitoire : le peuple, lui, ne se rend jamais.