Il y a des rencontres qui marquent une vie. Celle du procureur Francis Nachbar avec Michel Fourniret, c’est une brûlure à froid. Quinze ans après le procès de 2008, l’ancien magistrat de Charleville-Mézières a enfin brisé le silence dans un livre empreint de pudeur et de gravité, Ma rencontre avec le mal (éditions Mareuil). Et le moins qu’on puisse dire, c’est que ses souvenirs donnent des frissons qui ne s’arrêtent pas au bout de la nuit.
Tout commence le 3 juillet 2004. Dans le parc du château du Sautou, dans les Ardennes, les enquêteurs exhument les corps de deux jeunes filles. Fourniret vient d’être interpellé après l’ Tentative d’enlèvement d’une adolescente, et c’est là, au milieu des fouilles, que se déroule la première poignée de main entre l’ogre des Ardennes et le représentant de la justice. Nachbar se force à serrer cette main. Et Fourniret de lâcher, d’une voix calme comme une flaque d’eau morte : « Vous avez l’air volontaire, équilibré, mais vous savez, Monsieur le procureur, personne ne sortira indemne de l’affaire Fourniret. Pas même vous. »

Sentence prémonitoire. Parce que le magistrat, lui non plus, n’en est pas sorti indemne. « J’en ai fait des cauchemars », confie-t-il aujourd’hui. Il raconte la découverte de la bottine d’Isabelle Laville, première victime du couple diabolique en 1987. Il raconte surtout ce moment déchirant où, sur un coup de tête, il a pris la route pour Béthune afin d’annoncer lui-même au père de Jeanne-Marie Desramault que sa fille était morte, et que son assassin venait d’avouer. « Jamais je n’avais palpé d’une manière aussi réelle une telle douleur », se souvient celui qui a requis, en 2008, la perpétuité incompressible contre Fourniret et la réclusion à perpétuité contre Monique Olivier, sa complice et épouse.

Car l’affaire Fourniret, c’est aussi elle : la femme qui attirait les proies, la complice active de meurtres commis entre 1987 et 2003. Des centaines d’heures d’interrogatoires, de face-à-face où le tueur étalait sa mégalomanie délirante, où il fallait tenir, sans ciller, face au mal absolu. Michel Fourniret a avoué onze meurtres ; il restait suspecté dans une vingtaine d’autres disparitions de jeunes filles. « Je suis pire que Dutroux ! », crachait-il fièrement. Une zone grise qui hante encore les familles.

Fourniret est mort en mai 2021, à 79 ans, emportant sans doute des secrets dans la tombe. Monique Olivier, elle, a vu sa perpétuité confirmée en 2019, avec une peine de sûreté de 28 ans. Mais le livre de Nachbar n’est pas un récit de plus sur un monstre : c’est le témoignage d’un homme qui a regardé le noir en face et qui a accepté d’en payer le prix psychologique. Une leçon de courage et d’humanité.

La prochaine fois que vous serrerez une main banale, sous un ciel banal, pensez-y : certains regards ne s’oublient pas. Et certains procureurs portent, à jamais, les stigmates invisibles du mal qu’ils ont affronté pour nous tous.