Avoir une fille, c’est découvrir un univers parallèle où les règles de la logique n’ont plus cours. Ma fille, elle, a décidé de m’y emmener tous les jours, avec son imagination sans limites et ses questions qui déstabiliseraient un philosophe. « Papa, pourquoi le ciel est bleu ? » – « Parce que la lumière du soleil se diffuse dans l’atmosphère, ma chérie. » Réponse acceptée… pendant cinq minutes. Puis vient la suite : « Mais alors, pourquoi les nuages sont blancs ? Et pourquoi ils pleuvent pas en chocolat ? »
Son petit monde à elle est peuplé de licornes qui font leurs courses au supermarché, de chats qui parlent (et qui ont toujours raison), et de princesses qui préfèrent sauver les dragons plutôt que d’attendre leur prince. Dans ce monde, un carton devient un château fort, une couverture un cape de super-héroïne, et le canapé le vaisseau spatial le plus rapide de la galaxie. Moi, je ne suis que le co-pilote, chargé de fournir les provisions (sous forme de biscuits) et de valider chaque idée farfelue d’un « Oui, bien sûr, ma puce ».
Et puis, il y a les rituels. Le soir, avant de dormir, il faut absolument raconter une histoire. Pas n’importe laquelle : une histoire avec une princesse, un dragon, une licorne, et un méchant… mais pas trop méchant, sinon elle ne dormira pas. Et surtout, il faut que la princesse soit plus maligne que le dragon. Sinon, c’est la crise. « Papa, tu as encore oublié que la princesse doit gagner ! » – « Désolé, je vais me rattraper. » Et me voilà en train d’inventer une princesse ingénieure qui construit une machine à chatouilles pour dompter le dragon. Elle adore. Moi, je me demande comment je vais faire demain pour surpasser ça.
Son petit monde, c’est aussi celui des « pourquoi » en boucle. « Pourquoi on doit manger des légumes ? » – « Parce que c’est bon pour la santé. » – « Mais pourquoi c’est bon ? » – « Parce que ça te rend forte. » – « Mais pourquoi ça me rend forte ? » À un moment, j’ai envisagé de lui expliquer la photosynthèse et les vitamines, mais j’ai réalisé que pour elle, une carotte, c’est juste un bâton orange qui peut devenir une épée ou une baguette magique. Alors j’ai abandonné. Maintenant, je réponds : « Parce que oui. » Elle hoche la tête, satisfaite, et passe à autre chose.
Et puis, il y a les moments où son petit monde déborde sur le mien. Comme quand elle décide que la salle de bain est une piscine à vagues et que le tapis est une île déserte. Ou quand elle transforme mon bureau en école pour ses poupées, et que je me retrouve à jouer le rôle du cancre qui n’a pas fait ses devoirs. Ces instants, aussi épuisants soient-ils, sont ceux que je chéris le plus. Parce qu’un jour, elle grandira. Elle arrêtera de croire aux licornes, aux dragons, et peut-être même à son papa qui sait (presque) tout.
En attendant, je profite de chaque seconde dans son petit monde. Parce que c’est là, dans ces moments de folie douce, que je me sens le plus vivant. Et surtout, le plus heureux.